
Pour Sameer Sharma, il est temps de privatiser les entreprises comme la CWA.
Par Sameer Sharma
Face à un budget sous contrainte : pourquoi la libéralisation et le désengagement de l’État sont les seuls chemins vers la modernité économique.
À la veille de la présentation du Budget 2026‒2027, le gouvernement mauricien est à la croisée des chemins. L’économie de l’île étouffe sous une double emprise : des conglomérats privés qui verrouillent la concurrence et un État hypertrophié qui s’improvise assureur, banquier, opérateur télécom, transporteur aérien et régie d’utilité publique. Plutôt que de courir après des recettes ponctuelles pour amadouer Moody’s, le gouvernement devrait privatiser ces entreprises publiques et élargir leur base d’investisseurs.
L’on ne parle pas d’un exercice comptable annuel, mais d’une stratégie patrimoniale de long terme : ouvert au marché, ce portefeuille assainirait le bilan de l’État et attirerait capitaux privés et investissements directs étrangers. Mieux : libérées de la tutelle politique, ces entreprises exprimeraient leur plein potentiel et créeraient une valeur considérable pour leurs actionnaires. L’État n’y perdrait rien : en gardant une participation minoritaire, il continuerait d’encaisser dividendes et plus-values, sur des actifs désormais florissants. Un tel programme hisserait en outre les marchés de capitaux mauriciens à un autre niveau, une cotation internationale apportant liquidité et actionnariat mondial.
Or, ce gouvernement voue à Moody’s une déférence excessive. Une note souveraine n’est qu’une opinion ‒ celle, étroite, du seul créancier ‒, jamais le socle d’une politique : elle ignore la croissance, la productivité et la transformation structurelle, et l’agence qui la décerne fut elle-même sévèrement mise en cause lors de la crise de 2008. L’équipe économique s’épuise à courtiser une agence à la vue courte, là où le pays attend une vision de long terme.
- L’État, pire employeur de l’île
Brisons un tabou national : l’État et ses entreprises figurent parmi les plus piètres gestionnaires de capital humain du pays. C’est en leur sein que s’accumulent frustrations, passe-droits et discriminations ‒ ethniques, religieuses ou de caste. Paradoxe révélateur, les grands conglomérats privés, pourtant critiquables pour leur entre-soi, obéissent au moins à des règles de gestion plus rationnelles.
Le mal a une racine et un nom : la culture du « nominé politique ». Au gré des alliances électorales, des administrateurs sans la moindre compétence sectorielle sont propulsés à la tête de ces entités ‒ d’où l’absence d’objectifs de performance, des cadres démobilisés et une inertie généralisée.
À cette faillite humaine répond une faillite financière : durant la pandémie, le pouvoir a ponctionné leurs réserves pour financer les dépenses courantes de l’État. Exsangues, ces entités ne peuvent plus moderniser le réseau d’eau, fiabiliser l’électricité ni innover ‒ cela, à l’heure où le monde accélère sa mutation numérique.
- Le portefeuille de l’État : une absurdité économique
Il suffit de parcourir l’inventaire des participations publiques pour en mesurer l’incohérence. Au nom de quoi l’État exploite-t-il des assureurs comme la SICOM ou la NIC, et jusqu’à deux banques concurrentes, la SBM et la MauBank ? Aucune rationalité économique ne le justifie ‒ rien que la logique du contrôle politique et de la distribution des faveurs.
Le secteur bancaire
La SBM demeure rentable, mais sa performance reste grevée par les radiations de créances douteuses consenties à des proches du pouvoir ; la MauBank oscille entre instabilité chronique et profits minimes, sans rôle stratégique discernable à l’ère de la Fintech. L’État n’a aucune légitimité à faire le banquier : ce métier réclame une discipline et une culture du risque dont l’appareil politique est, par nature, dépourvu.
Les télécommunications, l’aviation et les utilités
Mauritius Telecom est le joyau de la couronne : une machine à cash adossée à Orange, actionnaire d’ancrage de premier ordre (40 % depuis 2000), l’État restant majoritaire. Plutôt que de s’éparpiller dans des data centers, l’entreprise devrait élargir son actionnariat par une introduction en Bourse, doublée d’une cotation internationale (GDR à Londres, ADR à New York).
Le reste du portefeuille appelle la même discipline, sous des formes adaptées à chaque actif. Air Mauritius et le holding aéroportuaire Airports of Mauritius (AML), tous deux fragilisés, ont un besoin vital de partenaires stratégiques ; les régies d’eau et d’électricité, quant à elles, continuent de brider la compétitivité de l’île faute de toute obligation de résultat.
Le cas des utilités publiques est le plus accablant. La Central Water Authority (CWA) ‒ canalisations vétustes, fuites massives, rationnements à répétition ‒ et le Central Electricity Board (CEB) souffrent du même mal : des conseils noyautés par des nominations politiques, sans cap technique ni obligation de résultat. Qu’une île Maurice qui se rêve moderne ne garantisse toujours pas à ses citoyens une eau courante en continu résume, à lui-seul, l’échec du modèle étatique.
Le port : d’un point de passage à un hub énergétique
Le port est l’autre actif éminemment stratégique, et la géopolitique vient d’en redéfinir la valeur. Le détroit d’Ormuz fermé et la mer Rouge rendue infranchissable par les frappes houthies, les deux grands corridors du Moyen-Orient sont neutralisés à la fois. Le trafic de Suez s’est effondré de près de 70 % depuis 2023, et les armateurs se reroutent en masse par le cap de Bonne-Espérance, devenu l’une des premières artères pétrolières du monde. À Port-Louis, le ravitaillement en soutes (bunkering) a déjà doublé, atteignant un million de tonnes en 2024.
La fenêtre est historique. Le saut qualitatif s’impose : muer ce point de ravitaillement en véritable hub pétrolier et énergétique ‒ stockage, mélange (blending) et négoce d’hydrocarbures ‒, à l’image de Singapour. La STC, minée par une crise d’approvisionnement chronique, y sécuriserait ses sources, et l’île y gagnerait une authentique souveraineté énergétique.
- Les leçons de l’Inde et de la Chine : pragmatisme contre idéologie
À Maurice, le débat sur la propriété des entreprises trahit un pays prisonnier d’une fracture idéologique : on s’y querelle encore sur le clivage public-privé, que les grandes économies émergentes ont tranché depuis des décennies, par pur pragmatisme.
La Chine : privatisation massive sous couverture socialiste
On invoque le capitalisme d’État chinois pour légitimer l’immobilisme : c’est un contresens. Dans les années 1990, sous la doctrine de Zhu Rongji ‒ « Zhuada Fangxiao », saisir le grand, relâcher le petit ‒, la Chine a liquidé des dizaines de milliers d’entreprises moribondes pour ne conserver que des champions de rang mondial : PetroChina, Sinopec et CNOOC dans l’énergie, ICBC et Bank of China dans la finance ‒ la première pesant aujourd’hui plus, en capitalisation boursière, que Wells Fargo, Citigroup ou chacun des géants européens Santander, BNP Paribas et Deutsche Bank. Tous cotés, soumis à la discipline du marché et portés par des économies d’échelle hors de portée de Maurice.
Le « modèle chinois » est celui de l’hypercompétitivité ‒ l’antithèse d’un alibi pour le statu quo.
L’Inde : le démantèlement du License Raj
L’Inde offre une leçon identique. Jusqu’en 1991, elle suffoquait sous le « License Raj », ce dédale bureaucratique qui étranglait l’initiative privée ‒ d’où son « taux de croissance hindou », euphémisme d’une anémie chronique. Acculée par une crise de balance des paiements, elle opéra en 1991, sous Manmohan Singh, une rupture historique : démantèlement des monopoles, ouverture aux capitaux étrangers et vaste programme de désinvestissement public. Là-bas, quelle que soit la couleur du pouvoir, le consensus est scellé : l’État n’a pas vocation à faire des affaires.
La dynamique n’a rien d’abstrait, ni d’achevé. Après avoir cédé Air India au groupe Tata et introduit son assureur public LIC en Bourse pour près de 2,7 milliards de dollars, l’Inde poursuit : la privatisation d’IDBI Bank entre dans sa phase finale et celle de la Shipping Corporation of India est en cours, le Budget fédéral 2026-27 visant quelque 9 milliards de dollars de cessions. Partout, la même logique : monétiser des actifs dormants, attirer les capitaux mondiaux et imposer la discipline du marché.
- Le mirage nordique : Maurice n’est pas la Norvège
D’autres érigent le modèle scandinave en panacée. De fait, l’État nordique demeure actionnaire de référence de champions de l’énergie, des utilités, du papier, des télécoms et de la banque : Equinor, Vattenfall, Fortum, Telenor, Telia, Stora Enso, DNB. Rien de tabou, donc, à ce qu’un État possède ses fleurons. Mais ces entreprises sont irréprochablement gérées : cotées, soumises à la neutralité concurrentielle, à l’actionnariat mondial ; leurs dirigeants mènent des roadshows planétaires, et ces entreprises sont passées au crible par des gestionnaires de fonds et des investisseurs activistes. La propriété publique y rime avec discipline de marché, non avec patronage.
Mais Maurice n’est pas la Norvège. Le modèle nordique repose sur un capital social singulier ‒ institutions homogènes, confiance civique élevée, frontière quasi sacrée entre le politique et le commercial. Le terrain mauricien est tout autre : jeune démocratie pluriethnique aux institutions fragiles, où l’État et ses entreprises ont été dévoyés au service du clientélisme. Espérer qu’un simple changement de charte y instaure une « vertu à la scandinave » est illusoire : qu’un gouvernement assainisse le système, le suivant ranimera les réflexes du népotisme. Seule une transformation irréversible de la propriété peut déraciner cette culture.
- La feuille de route : tuer le patronage par le marché
Conduit par une cellule indépendante du pouvoir politique ‒ un « Financial Czar » épaulé par des conseillers de premier plan ‒, un programme de privatisation rigoureux se déploie en quatre temps :
- Préparer. Auditer chaque entité, assainir les bilans et produire des comptes certifiés aux normes internationales ; avant la vente, professionnaliser la gouvernance et indexer la rémunération des dirigeants sur la performance, clauses de récupération (clawback) à l’appui.
- Mandater. S’entourer de conseillers indépendants de la privatisation ‒ Lazard, Rothschild, Centerview ‒ pour structurer et valoriser les cessions, et de grandes banques de placement rompues aux privatisations dans le monde entier (de J.P. Morgan à BNP Paribas) pour placer les titres ou trouver les partenaires.
- Exécuter sur mesure. Adapter le canal à chaque actif : cotation à la Bourse de Maurice pour démocratiser le capital, doublée d’une cotation internationale (GDR à Londres, ADR à New York) pour les fleurons comme Mauritius Telecom ‒ la voie suivie par l’Afrique du Sud pour Telkom.
- Sécuriser. Pour les infrastructures stratégiques ‒ port, énergie ‒, un partenariat de capital-infrastructure (Macquarie, Brookfield, IFC) sous concession, l’État gardant une minorité de blocage (33 %) ; pour le purement marchand ‒ assurances, banques ‒, un désengagement total.
La privatisation n’est pas qu’un montage financier : c’est une mesure de salubrité publique, qui démocratise le capital et inscrit dans le marbre une transparence que la politique ne corrompra plus.
Conclusion : les politiciens ne sont pas des hommes d’affaires
Le véritable frein à la croissance mauricienne n’est ni le manque de liquidités ni l’absence d’un budget audacieux : c’est le déficit de concurrence, verrouillé par des conglomérats frileux d’un côté, par une classe politique convaincue de savoir diriger des entreprises de l’autre. Cette double capture étouffe l’innovation et prive la jeunesse de tout espace de mérite.
Le Parlement mauricien a toujours été dominé par des professionnels du verbe ‒ avocats et juristes ‒ étrangers à toute gestion opérationnelle comme à la culture du risque. Leur confier la banque, l’aviation ou les télécoms est une aberration que le pays ne peut plus se permettre.
Le rôle de l’État doit se borner au régalien : éducation, santé, sécurité et cadre réglementaire robuste et indépendant. En écartant les politiciens des secteurs marchands par une privatisation transparente et encadrée, Maurice mettra à bas le capitalisme de patronage qui la paralyse depuis des décennies.
C’est l’unique voie pour libérer les forces productives du pays et léguer aux générations futures une économie de mérite, de compétence et de performance ‒ non de patronage.