
La Speaker a volé la vedette lors de la PNQ, mardi 5 mai, jugeant que les questions du leader de l’opposition étaient des opinions.
Par Jasvin Sok Appadu
Il y a des fantômes qui refusent de quitter l’hémicycle. Hier, mardi 5 mai à l’Assemblée nationale, celui de Sooroojdev Phokeer semblait avoir repris place dans le fauteuil du Speaker ou, du moins, son ombre planait lourdement sur les échanges durant la Private Notice Question (PNQ) du leader de l’opposition.
Beaucoup se souviennent encore des séances parlementaires sous sa présidence à l’ère MSM. Des images retransmises en direct qui restent gravées dans les mémoires, surtout pour certains députés de l’opposition à l’époque, qui ont vécu un véritable parcours du combattant. Interruptions et obstructions à répétition, questions coupées, autorité parfois jugée à géométrie variable, une époque que beaucoup espéraient révolue.
L’arrivée du nouveau gouvernement et la nomination de Shirin Aumeeruddy-Cziffra avaient pourtant suscité un réel espoir : celui d’un retour à plus de tenue, davantage de respect pour notre temple de la démocratie. Et, il faut le reconnaître, jusqu’ici, malgré quelques échauffourées, inévitables dans toute démocratie vivante, les travaux parlementaires avaient gagné en fluidité. Certes, les questions « plantées » et les réponses à côté de la plaque n’avaient pas disparu, mais on restait loin des pratiques les plus décriées du passé. Jusqu’à hier.
En effet, tout a basculé lors de la dernière partie de la PNQ de Joe Lesjongard, adressée au ministre du Travail, Reza Uteem. Sujet : les dépenses engagées pour le concert du 1er mai à Port-Louis, organisé par son ministère, en collaboration avec celui des Arts et de la Culture. Une collaboration que le ministre Reza Uteem lui-même a justifiée avec une franchise presque désarmante : organiser des concerts n’est pas, à proprement parler, la vocation du ministère du Travail.
Les aveux du ministre du Travail…
Les premières réponses du ministre ont même offert un moment de flottement presque comique. Entre chiffres, justifications et aveux, on apprend que le gouvernement a déboursé Rs 1,5 million pour le concert… pour une assistance estimée seulement à 1 700 personnes. Pire : selon les propres mots du ministre, « it was not what we expected ». Quant aux 29 bus mis à disposition du public, ils semblent avoir davantage roulé… dans le vide que vers Port-Louis, selon le leader de l’opposition. Mais le ministre a une toute autre lecture, pour lui, clairement, les bus ne sont pas venus à Port-Louis et n’ont pas transporté des personnes au concert. Toutefois, la note devra être réglée à la Compagnie Nationale de Transport.
Ajoutez à cela une facture de Rs 214 642 à payer à Metro Express Ltd pour le transport gratuit. Petit calcul rapide : avec 1 700 personnes et un tarif maximum de Rs 50, on arrive à Rs 85 000. Le reste ? Mystère comptable. Une question que le leader de l’opposition n’a pas eu le réflexe ou l’opportunité de creuser. Mais, déjà, les aveux du ministre en disent long.
Entre « question» et « opinion » : la ligne rouge… mouvante
Sur une question jugée critique ‒ le ministre ne pense-t-il pas que cet argent aurait été mieux utilisé pour le bien-être des travailleurs ? ‒ la Speaker intervient : « It is a matter of opinion. » Premier avertissement. Le ministre, lui, choisit de répondre malgré tout, concédant que le gouvernement pensait offrir un « bénéfice » aux travailleurs.
Joe Lesjongard insiste. Se lève. Reformule. Et se heurte à une ligne rouge de plus en plus épaisse : « You are not supposed to ask for an opinion. » Sauf que le ministre, lui, continue de répondre. Un détail qui n’en est pas un.
« Do not answer » : quand la consigne devient refrain
La tension monte d’un cran lorsque la Speaker change de ton durant la dernière partie de la PNQ et les ultimes questions supplémentaires du leader de l’opposition. Sur une interpellation plus directe ‒ le concert était-il un fiasco révélateur de l’impopularité du gouvernement ? ‒ Shirin Aumeeruddy-Cziffra tranche net : « Do not answer Minister. »
Mais Reza Uteem, visiblement décidé à ne pas rester silencieux, passe outre. Il en profite pour lancer une pique : le leader de l’opposition était invité, il aurait dû venir constater par lui-même. Une sortie qui déclenche… un fou rire du côté de la Speaker. Instant fugace, presque invisible à l’écran, mais révélateur d’une ambiance bien plus relâchée ou partisane, diront certains, que ne le laisse paraître la retransmission officielle.
La suite vire à la cacophonie
Joe Lesjongard enchaîne, évoquant une « mauvaise symphonie de la bande des quinze ». Réponse immédiate de Shirin
Aumeeruddy-Cziffra : « Vous êtes en train d’abuser. » Dernière question, promet Joe Lesjongard. La décision d’organiser un concert était
« mal avisée »… Mais à peine entamée, la Speaker coupe court : « Do not answer. » Et là, tout explose.
« There’s no need to answer » : Bérenger sort de ses gonds
Depuis son siège, Paul Bérenger ne tient plus : « Ki do not answer Madam Speaker? You are not allowing him to ask question! » Le ton est donné. La Speaker réplique, imperturbable : c’est une opinion, une fois de plus. « There is no need to answer. » Cette phrase met le feu aux poudres.
Dans les rangs de l’opposition, l’indignation est palpable. Joanna Bérenger lâche un « no need to answer? Wow, incroyable ça… », tandis que Paul Bérenger, lui, laisse éclater sa colère d’un « ale do » à peine contenu. Joe Lesjongard s’invite dans l’échange : « You’re telling the Hon. Minister there’s no need to answer? »
La Speaker campe sur sa position. Et hausse le ton face à Joanna Bérenger qui répète « inkroyab sa ». « I have already ruled. Do you question my ruling? Are you going to question my ruling? Does anybody want to question my ruling? » Silence tendu. Puis, coup de marteau institutionnel : passage à la PMQT. Rideau.
Le retour du spectre Phokeer ?
Quelques minutes plus tard, comme pour reprendre la main, la Speaker cite l’article 22 (1) (g) des Standing Orders : interdiction de poser une question sur une opinion. Une précision qu’elle juge importante car, dit-elle, son dernier ruling sur le « giving opinion » ne faisait pas consensus auprès de certains membres de la Chambre. Un rappel juridique certes pertinent. Mais qui arrive après coup et, surtout, après que le ministre lui-même a répondu à plusieurs de ces « opinions ».
D’où le malaise. Car au-delà de la technique parlementaire, c’est une impression plus profonde qui s’installe : celle d’un retour à des pratiques que beaucoup pensaient enterrées. Une gestion des débats perçue comme restrictive, une opposition frustrée, et une Speaker accusée par les membres de l’opposition, à tort ou à raison, de filtrer plus qu’elle ne régule. Certains dans l’opposition allant même jusqu’à évoquer une nouvelle « goalkeeper ».
Pendant que se dessine en arrière-plan la recomposition politique autour d’un futur Front Militant Progressiste, avec Paul et Joanna Bérenger, et un possible repositionnement de Chetan Baboolall comme leader de l’opposition, les premières frictions apparaissent déjà dans les relations avec la présidence de la Chambre.
En tout cas, Paul Bérenger l’avait déjà prévu après sa démission du poste de Deputy Prime Minister. Il avait déclaré, lors d’une récente conférence de presse, « connaissant la mentalité de certains au MMM, on risque pire que sous l’ère du MSM au Parlement ».
Et pour le premier épisode, ironie de la scène : malgré les injonctions répétées de ne pas répondre, le ministre du Travail l’a fait. Ce faisant, avec ses réponses, il a lui-même laissé entrevoir ce que l’opposition cherchait à démontrer : ce concert avait tout du fiasco.
Comme quoi, parfois, même quand on tente de contrôler la partition, la musique finit toujours par trahir le chef d’orchestre.