
De gros blocs de pierre en guise de plage à Tamarin…
Par Narain Jasodanand
Spectacle de désolation à la plage de Tamarin : une bande de sable de 150 mètres de long sur 30 mètres de large a été emportée en quelques jours. Des arbres, dont des « coqueluches » (Millettia pinnata), qui avaient résisté pendant des dizaines d’années contre vents et marées – c’est le cas de le dire ‒ ont été désensablés depuis quelques semaines et sont tombés en mer. Ils n’ont pas pu résister à l’assaut des vagues qui ont érodé le sable retenant leurs racines.
Sans ces arbres, le sable, qu’on remettrait ou qui reviendrait, repartirait avec les flots. « Si cet arbre meurt, le sable derrière va disparaître, entraînant un effet domino de l’érosion », s’alarme Percy Yip Tong, travailleur social et écologiste. Cependant, pour le directeur de l’Environnement, Jogeeswar Seewoobaduth, qui intervenait hier, lundi 4 mai sur Radio Plus, « la plage n’est pas perdue ».
Mais selon une écologiste qui a souhaité garder l’anonymat, « une plage ne peut se reconstituer que dans un milieu naturel, et non au milieu de constructions et de parkings ». C’est vrai, on voit mal le sable, apporté petit à petit par les vagues, s’entasser jusqu’à une hauteur de trois pieds…
Percy Yip Tong avait alerté le ministère de l’Environnement début avril, après une première salve de marées et pluies torrentielles. Ne constatant aucune réaction, nous raconte-t-il, il a, avec l’aide de quelques habitants, apporté des blocs de pierre qui ont été entassés autour des arbres centenaires qui restent.
Il a d’abord loué une, puis deux pelleteuses afin de creuser un chenal permettant aux eaux des rivières Tamarin et Rempart de se jeter en mer loin de la plage, via leur exutoire naturel, qui avait été détourné… Percy Yip Tong et ses hommes ont accompli ces travaux sans permission des autorités.
Changement climatique
Or, le ministère n’est venu que mercredi 29 avril, la veille du deuxième assaut des vagues. Rajesh Bhagwan lui a annoncé que les travaux seraient pris en charge par son ministère… après lui avoir refusé l’autorisation de les poursuivre. « Il y a tous les grands patrons avec une armée de fonctionnaires et d’experts… mais pas un seul engin mécanique, pas un seul JCB, excavateur et land mover pour remplacer mon JCB… ni de roches », écrit alors Percy Yip Tong dans un post.
Sur Radio Plus hier, Jogeeswar Seewoobaduth a expliqué au journaliste Dinesh Seeharry que le phénomène est lié… au changement climatique et à la montée des eaux. Lorsque le journaliste lui fait remarquer que près de 100 mètres de plage ont été emportés en quelques jours et que cela n’a donc rien de normal, le directeur de l’Environnement répond qu’il s’agit d’un raz-de-marée combiné aux eaux déversées par les deux rivières à la suite des fortes pluies, ce qui en fait un cas particulier. Il ajoute que la morphologie de cet estuaire évolue avec le temps.
Jogeeswar Seewoobaduth admet toutefois qu’il y a eu une « légère déviation du parcours de la rivière ». Déviée par qui ? Quand ? Il ne le précise pas. Puis, tentant à nouveau de relativiser cette déviation ‒ en réalité effectuée en décembre 2025 ‒, il ajoute : « C’est un endroit dynamique… naturel. » Tout en reconnaissant du bout des lèvres qu’il y a eu un acte irréfléchi, une erreur humaine à l’origine de cette catastrophe. Il assure enfin qu’à l’issue de l’enquête en cours, des mesures seront prises contre l’individu ayant effectué ces travaux sans l’autorisation d’aucun ministère.
Enter le député Arvind Babajee
Mais qui est cette personne que nul ne veut citer et qui avait fait draguer l’estuaire en décembre 2025, sans alerter aucune autorité ? Scoop.mu l’a appris : c’est le député Arvind Babajee. Contacté, il nous explique que plusieurs pêcheurs de l’endroit avaient sollicité son aide pour draguer l’embouchure pour leur permettre d’y faire passer leurs bateaux. Et qu’il leur a juste fourni une pelleteuse pour leur éviter le travail à la main. Le député nous dit qu’il ne s’est même pas rendu sur les lieux et qu’il a cru que les pêcheurs sauront s’y faire.
Ce dragage mal inspiré a détourné les torrents des rivières lors des fortes pluies, les dirigeant vers la plage plutôt que vers la mer. Et lorsque l’eau descendante a heurté les fortes houles provoquées par la marée montante, cela a emporté à vue d’œil les berges de Tamarin.
On nous informe aussi que le problème a été aggravé par l’installation de gros rochers de l’autre côté de la rivière par un habitant. Ce qui aurait contribué à précipiter les eaux des rivières vers la plage et à l’endommager gravement.
Si les travaux effectués en décembre 2025 à l’initiative d’Arvind Babajee sont à l’origine de la catastrophe, le retard pris par l’Environnement dès janvier et surtout après les alertes lancées par Percy Yip Tong en début d’avril, ont fait perdre 150 mètres de nos plus belles plages. Peut-être pour toujours.
En attendant, que compte faire le ministère ? a demandé hier Dinesh Seeharry au directeur de l’Environnement. Réponse : « Un suivi quotidien de la situation » et, bien sûr, le recours aux services d’un consultant pour décider s’il faudra faire un délimonage (desiltation) des rivières Rempart et Tamarin. Peut-être que l’on plantera des lianes de batatran pour retenir le sable. Et les arbres ? Les touristes et Mauriciens devront peut-être apporter leur parasol pour se protéger du soleil. En attendant d’y planter d’autres arbres.