Navin Ramgoolam et la gouvernance par accusation
Il existe dans le répertoire de la gouvernance défaillante un geste particulièrement révélateur : celui du dirigeant qui sanctionne avant de vérifier. Qui réagit avant de s’informer. Qui écarte avant d’enquêter. Ce geste a un nom technique dans les manuels de management public. On l’appelle la décision réflexe. Et Navin Ramgoolam semble en avoir fait une méthode.
L’affaire José Arunasalom, chairman de la Tourism Authority suspendu sur la base d’allégations de harcèlement sexuel que le Deputy Prime Minister lui-même dit n’avoir trouvé nulle part consignées dans un dossier formel, n’est pas un fait isolé. C’est la réédition — troublante de fidélité — d’un épisode survenu à la Banque de Maurice.
Ceux qui ont la mémoire courte liront l’affaire Arunasalom comme une querelle de nominations dans un ministère brouillon. Ceux qui ont la mémoire longue y reconnaîtront un schéma.
Août 2025 : quand l’express suffit à faire tomber un dirigeant
Le 29 août 2025, l’express publie en page deux un article au titre sans nuance : « Le board de la BoM réclame des sanctions contre Gérard Sanspeur ». Sept contre un. Les cinq administrateurs indépendants nommés en janvier 2025 — Sharmilla Bhima, Shalini Jugessur-Sumputh, Mehzabine Pirbhaï, Matthew John Lamport, Jennifer Webb de Comarmond — se sont rangés aux côtés du gouverneur Rama Sithanen et du First Deputy Governor Rajeev Hasnah. Plus de dix accusations qualifiées de « graves » visant le Second Deputy Governor, dont une ingérence présumée dans des appels d’offres.
Le rapport de force était limpide : sept contre un. Et le Premier ministre Navin Ramgoolam, saisi de l’affaire, a réagi.
Il a réagi vite. Et il a réagi sans vérifier.
Gérard Sanspeur a démissionné. Sa démission a été acceptée. Les accusations — jamais instruites, jamais soumises à une enquête indépendante, jamais établies devant une instance quelconque — ont produit leur effet sans avoir jamais eu à se prouver.
Ce qui s’est passé ensuite mérite d’être rappelé avec précision : Navin Ramgoolam a lui-même dû demander la démission de Rama Sithanen. Le gouverneur qui avait orchestré la mise en cause du Second Deputy Governor, qui avait mobilisé le board contre lui, qui avait écrit au Premier ministre pour réclamer des sanctions — cet homme-là a finalement quitté la Banque de Maurice sur demande du même Premier ministre qui avait, quelques mois plus tôt, accepté sa version sans la questionner.
L’accusateur a été révoqué. L’accusé avait, lui, déjà rendu sa démission.
Cette séquence pose une question simple : si les accusations contre Sanspeur avaient été soumises à une enquête indépendante avant toute décision, qu’aurait-on trouvé ? La question reste sans réponse officielle. Mais le sort ultérieur de Sithanen fournit au moins un contexte.
Mars 2026 : le même schéma, le même Premier ministre
Revenons à José Arunasalom. Le chairman de la Tourism Authority est suspendu. Le motif invoqué par le ministre du Tourisme Richard Duval, selon Paul Bérenger, serait des plaintes pour harcèlement sexuel. Bérenger dit avoir vérifié : « il n’y a aucune plainte de ce genre ».
Même mécanique. Une accusation grave, non documentée, suffit à produire une éviction. Pas d’enquête préalable. Pas de procédure contradictoire. Pas de vérification par le Premier ministre avant que la décision soit actée.
Et Bérenger, lui-même DPM, apprend la suspension par la presse — quelques heures après que le ministre a certifié au Conseil des ministres que la Tourism Authority « marche à merveille ».
Le parallèle avec août 2025 est structurel, pas anecdotique.
Dans les deux cas : une accusation grave circule. Dans les deux cas : elle n’est pas instruite formellement avant d’agir. Dans les deux cas : le Premier ministre ou son entourage immédiat réagit au signal sans en vérifier le fondement. Dans les deux cas : la personne écartée n’a pas eu droit à une enquête indépendante.
La seule différence est que dans l’affaire Arunasalom, il se trouve un DPM assez courageux — ou assez irrité — pour dire publiquement que les accusations sont infondées. Dans l’affaire Sanspeur, personne au gouvernement n’a posé cette question à voix haute.
La gouvernance par accusation : quand réagir remplace gouverner
Ce n’est pas la médiocrité qui est en cause ici. Ce n’est pas non plus la malveillance, du moins pas dans le sens trivial du terme. Ce qui est en cause, c’est quelque chose de plus profond et de plus dangereux : une méthode.
Navin Ramgoolam réagit. Il ne vérifie pas. Quand une accusation lui parvient, en particulier si elle est portée par des acteurs en position d’autorité institutionnelle — un board, un gouverneur, un ministre — il la traite comme un fait accompli et ajuste sa décision en conséquence. L’enquête, si elle vient, vient après. Et souvent, elle ne vient pas du tout.
Cette méthode a un coût institutionnel considérable. Elle signifie que toute personne qui souhaite écarter un concurrent, neutraliser un gêneur ou régler un compte personnel dispose d’un outil redoutablement efficace : il lui suffit de formuler une accusation suffisamment grave et de la porter au bon endroit.
Le Premier ministre fera le reste.
Elle signifie aussi que les institutions mauriciennes — la Banque centrale, la Tourism Authority, et demain d’autres encore — sont gouvernées non pas par le droit et la procédure, mais par le rapport de force du moment et la proximité avec le bureau du Premier ministre.
Paul Bérenger a évoqué, ce samedi, des pressions croissantes dans les institutions financières, des gens qui « menase pou démissionner parski ena trop ingerence gouvernementale ». Ce n’est pas une rumeur. C’est la description clinique d’un système où l’indépendance institutionnelle est devenue conditionnelle à la docilité envers le centre du pouvoir.
Ce que Bérenger ne dit pas — et que l’histoire dit à sa place
Dans sa conférence de presse, Paul Bérenger a réclamé pour Arunasalom ce qu’il appelle « une enquête indépendante avec retrait temporaire ». C’est une position raisonnable. C’est la procédure normale dans tout État de droit.
Mais ce que Bérenger ne dit pas — par discrétion politique, ou par oubli — c’est que cette procédure aurait dû être appliquée en août 2025 également. À la Banque de Maurice. Pour un autre dirigeant dont la tête avait été réclamée par un board board mobilisé par un gouverneur malhonnête aux ambitions personnelles bien documentées.
L’affaire Sanspeur et l’affaire Arunasalom sont deux expressions du même déficit de gouvernance : l’absence d’un réflexe institutionnel de vérification avant sanction. Et ce déficit a un nom, un visage, une signature.
Dans les deux affaires, le même homme était Premier ministre. Dans les deux affaires, il a agi sans vérifier. Dans l’une, l’accusateur a ensuite été révoqué. Dans l’autre, nous attendons encore la suite.
Il ne suffit pas d’avoir le bon instinct politique pour gouverner un pays. Il faut avoir la discipline de ne pas confondre une accusation avec une preuve, un rapport de force avec une vérité, une pression avec une décision.
Navin Ramgoolam a reçu un mandat historique. Il a les moyens institutionnels, la majorité parlementaire et l’autorité morale pour gouverner autrement.
S’il continue à gouverner par réflexe plutôt que par enquête, par réaction plutôt que par procédure, il finira par constater — comme il l’a déjà constaté une fois — qu’il a écarté les mauvaises personnes sur la foi des mauvaises accusations.
La vérité ne se gouverne pas à la vitesse de l’accusation. Elle exige le temps de la vérification. Ce temps-là, un Premier ministre digne de ce nom se doit de le prendre.
Thomas Crook
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