Rama Sithanen, gouverneur raté d’une banque qu’il croyait sienne
L’histoire, parfois, a le bon goût de se refermer en boucle parfaite. Ce lundi 1er mars 2026, Gervais Gua a pris ses fonctions d’Officer-in-Charge de la SBM Bank (Mauritius) Ltd. Rundheersing Bheenick en est le Chairman depuis septembre dernier. Les deux hommes sont à leurs postes. Et Rama Sithanen, lui, est dehors depuis six mois — remercié sur demande expresse du Premier ministre.
La boucle est fermée. La leçon est cinglante. Car c’est Sithanen lui-même qui, pendant des mois, avait tout fait pour empêcher ces deux nominations. Il a perdu sur toute la ligne. Et la République, elle, a évité le pire de justesse.
« Il ne supervisait pas la Banque centrale. Il la possédait. Dans sa tête, du moins. »
I. LA FORTERESSE QU’IL CROYAIT IMPRENABLE
Nommé gouverneur de la Banque de Maurice en novembre 2024 — avec Rajeev Hasnah comme First Deputy et Gérard Sanspeur comme Second Deputy —, Rama Sithanen hérite d’une institution fragilisée mais fondamentalement solide. Le Premier ministre Ramgoolam parle alors d’une « dream team ». L’expression allait se révéler d’une ironie cuisante.
Dès les premières semaines, Sithanen donne le ton : il cumule les fonctions de gouverneur de la BoM et de président de la Financial Services Commission, concentrant entre ses seules mains la régulation de l’ensemble du système financier mauricien — bancaire et non-bancaire. Une centralisation sans précédent dans les grandes places financières internationales, qui aurait dû soulever des questions immédiates de gouvernance et d’indépendance institutionnelle. Elle ne souleva, dans un premier temps, guère de résistance.
C’est cette impunité initiale qui engendra, semble-t-il, le sentiment d’intouchabilité qui allait conduire Sithanen à sa perte.
II. LE BLOCAGE DE BHEENICK ET GUA : UN ABUS DE POUVOIR CARACTÉRISÉ
Durant la seconde moitié de 2025, la SBM Bank se retrouve dans une situation intenable : sans président, sans CEO, sans board complet depuis plus de sept mois, depuis la suspension de Premchand Mungar le 28 mars 2025. Le conseil d’administration avait identifié deux candidats naturels : Rundheersing Bheenick à la présidence, Gervais Gua à la direction générale. Deux profils d’exception. Deux dossiers en souffrance. Pour la même raison : la non-validation de la Banque centrale.
Car la BoM est l’autorité compétente pour délivrer les certifications « fit and proper » — ces agréments de conformité sans lesquels nul ne peut diriger un établissement bancaire à Maurice. Et Sithanen, appuyé par son First Deputy Hasnah, refusait de les accorder.
Dans le cas de Gervais Gua, les réticences avancées étaient « techniques » : absence d’expérience bancaire avouée, profil jugé atypique pour une institution d’importance systémique.
Mais le plus grave, selon des informations dignes de foi, est que Sithanen aurait bloqué la candidature de Gervais Gua avant même que le dossier ne soit formellement soumis à la Banque centrale. Non pas une évaluation « fit and proper » défavorable après examen — mais un veto préventif, exercé en amont de toute procédure formelle. C’est là que l’abus de pouvoir cesse d’être une nuance technique et devient une faute institutionnelle manifeste.
Pour Bheenick, le prétexte était différent mais également insoutenable. Sithanen estimait que l’ancien gouverneur — par ailleurs son rival historique depuis les années 2005-2010, quand l’un était ministre des Finances et l’autre gouverneur de la BoM — ne pouvait être jugé « fit and proper » en raison d’un litige en cours contre la Banque centrale, dans lequel Bheenick réclame plus de Rs 200 millions.
Deux avis juridiques indépendants — l’un de l’ancien juge Paul Lam Shang Leen, l’autre de Me Chandrasen Oolaghen — ont botté en touche ce raisonnement : ni la Banking Act ni les Guidelines de la BoM n’interdisent la nomination d’une personne ayant un recours légal contre une autorité publique. Lam Shang Leen alla plus loin, qualifiant une telle décision d’« abus de pouvoir, d’illégalité et de cas manifeste de mauvaise foi ».
Les commentateurs juridiques conclurent que les motifs avancés étaient « irrationnels et ultra vires ». En d’autres termes : Sithanen avait utilisé l’autorité réglementaire de la Banque centrale à des fins que cette institution n’a jamais été conçue pour servir.
III. TEVIN SITHANEN : L’OMBRE QUI COMPROMIT TOUT
Dans ce tableau déjà sombre, une figure surgit à la périphérie — et au cœur du scandale : Tevin Sithanen, fils du gouverneur. Gérard Sanspeur, alors Second Deputy Governor, démissionna le 29 août 2025 en dénonçant publiquement l’ingérence de Tevin dans les affaires de la Banque centrale. Sanspeur le désigna nommément comme un acteur « externe » cherchant à influencer des décisions réglementaires, notamment en faveur de la Bank of Africa, et affirma avoir été pressé de « commettre des actes frauduleux ». Il déclara que le gouverneur était au courant et n’était pas intervenu.
Le tableau est saisissant : d’un côté, un gouverneur qui bloque des nominations, de l’autre, son fils qui circule dans les couloirs de la Banque centrale comme dans un lieu familier, influant sur des décisions réglementaires.
« Dieu seul sait quels dégâts ce tandem père-fils aurait infligé à la Banque centrale si on leur avait laissé davantage de temps. »
IV. LA CHUTE : INSPIRÉE, NÉCESSAIRE, TARDIVE
Le 20 septembre 2025, le Premier ministre Navin Ramgoolam demanda à Rama Sithanen de présenter sa démission. « La position de Rama Sithanen est devenue intenable. Cette situation est inacceptable », déclara Ramgoolam. Sithanen s’exécuta, affirmant dans un discours télévisé que cette décision était prise « dans le meilleur intérêt de la banque centrale et du pays ». La formule sonna creux. On ne quitte pas « volontairement » une fonction dont on vient de vider de sens toute l’indépendance institutionnelle.
Ramgoolam a été bien inspiré d’agir. Même si certains estimeront qu’il le fit avec six mois de retard. Car Sithanen n’avait pas une conception régulière du rôle de gouverneur : il avait une conception cavalière, autocratique, propriétaire. Il se comportait comme si la Banque centrale lui appartenait — comme si ses préférences personnelles, ses rivalités politiques, ses intérêts familiaux étaient autant de critères réglementaires légitimes.
Ce n’est pas ainsi que fonctionnent les institutions. Ce n’est pas ainsi que se bonne gouvernance. Et l’histoire de Maurice, déjà riche en épisodes de capture institutionnelle, n’avait pas besoin de ce chapitre supplémentaire.
V. LE VERDICT DES FAITS
Ce 1er mars 2026, quand Gervais Gua a pris ses fonctions d’Officer-in-Charge à la SBM, avec Rundheersing Bheenick à la présidence du conseil, le verdict des faits est tombé sans appel.
Tous ceux que Sithanen voulait écarter sont en place. Lui est dehors. La Banque centrale, sous une nouvelle direction, retrouve une trajectoire institutionnelle crédible. La SBM, longtemps décapitée, a son équipe dirigeante.
Le grand perdant de cette épopée, c’est Rama Sithanen. Non pas parce qu’il a été vaincu par ses adversaires, mais parce qu’il s’est vaincu lui-même — en confondant une mission de service public avec un fief personnel, et une autorité réglementaire avec un droit de véto arbitraire.
L’histoire, quand elle est bien faite, a cette élégance sévère : elle remet chaque chose à sa place. Et chaque homme à la sienne.
Thomas Crook
NDLR : Gervais Gua a été nommé OIC de la SBM Bank et non comme CEO car le poste de CEO n’a pas encore été annoncé comme vacant, Premchand Mungar venant d’être limogé en décembre 2025. Question : pourquoi cet empressement à nommer Gervais Gua comme OIC ?
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