Ă CHAQUE alternance politique Ă Maurice, la mĂȘme piĂšce se rejoue avec une prĂ©cision dâhorlogerie. Le nouveau pouvoir brandit des dossiers poussiĂ©reux : terrains de lâĂtat bradĂ©s aux copains, crĂ©dits pourris, contrats opaques, sauvetages douteux dâentreprises publiques. Le discours est rodĂ©, la rhĂ©torique impeccable. On promet de rĂ©tablir la justice, de faire payer les coupables, de rĂ©cupĂ©rer les biens mal acquis. Puis vient le temps des chiffres, des honoraires et des arrangements discrets. Et surtout vient le silence. Alors une autre vĂ©ritĂ© apparaĂźt, brutale et glaçante : il ne sâagit pas de justice mais de rançon. Nous ne vivons pas dans une rĂ©publique qui sanctionne la corruption. Nous vivons dans une RĂ©publique des Rançons, oĂč lâĂtat ne poursuit pas les coupables â il les monnaye.
Le racket dâĂtat
En 2014 dĂ©jĂ , aprĂšs la victoire dâun nouveau rĂ©gime, lâon assista Ă une prĂ©tendue chasse aux bĂ©nĂ©ficiaires de faveurs : allocations de terres, passe-droits, contrats douteux. Dix ans plus tard, aucun bilan sĂ©rieux ne vient attester dâun assainissement rĂ©el. Les baux illĂ©gitimes ont-ils Ă©tĂ© annulĂ©s ? Les terres octroyĂ©es aux petits copains ont-elles Ă©tĂ© reprises ? Les bĂ©nĂ©ficiaires de privilĂšges indus ont-ils Ă©tĂ© poursuivis et condamnĂ©s ? Rien de tout cela nâa eu lieu. Lâobjectif nâĂ©tait pas de rendre justice, mais dâidentifier qui avait peur, qui avait Ă perdre et qui serait prĂȘt Ă payer pour acheter la tranquillitĂ©. Le racket dâĂtat sâest substituĂ© Ă lâĂtat de droit. En 2024, un nouveau gouvernement arrive, mais le dĂ©cor est identique : dossiers fonciers opaques, banques sous tutelle, entreprises publiques confiĂ©es Ă des cabinets privĂ©s aux honoraires stratosphĂ©riques. Et dĂ©jĂ , lâon perçoit la mĂȘme tentation : rĂ©utiliser des mĂ©thodes Ă©prouvĂ©es, faire du bruit autour des scandales du passĂ©, effrayer, intimider, puis nĂ©gocier dans lâombre.
Le cas Silver Bank concentre Ă lui seul toute lâobscĂ©nitĂ© de ce mĂ©canisme. Une petite banque de quinze employĂ©s, dĂ©jĂ Ă genoux, se voit facturer cinquante-quatre millions de roupies de frais en quatorze mois, dont quarante millions pour un seul cabinet, Grant Thornton. Le conservator, censĂ© « prĂ©server et protĂ©ger les actifs », impose Ă la banque squelettique des honoraires mensuels de trois millions huit cent mille roupies pour poursuivre moins de trente-six dĂ©biteurs. La disproportion est telle quâelle confine Ă lâaveu. Pour mieux comprendre lâabsurditĂ©, rappelons quâAir Mauritius, ses trois mille employĂ©s, ses avions, sa flotte internationale et ses contentieux complexes Ă travers plusieurs juridictions, coĂ»ta cent quarante et un millions au mĂȘme cabinet. Silver Bank, quinze employĂ©s et trente-six dossiers, absorbe plus dâun tiers de ce montant en quatorze mois. Rien, absolument rien, dans cette Ă©quation, ne ressemble Ă un effort sincĂšre pour sauver une institution. Tout, en revanche, Ă©voque un modĂšle dâaffaires : lâinstitution vacille, on dĂ©clenche la tutelle, on mandate les amis, on facture sans limite, le public paie, et les responsables du dĂ©sastre se dissolvent dans le brouillard.
Rs 3,8 m payées pour un travail valant Rs 0,3m
Les chiffres qui suivent rĂ©vĂšlent la mĂ©canique du pillage. Les honoraires dâArvindsingh Gokhool, qui facturait trois millions huit cent mille roupies par mois sous lâĂ©tiquette Grant Thornton, tombent brutalement Ă trois cent trente mille roupies aprĂšs quâil fonde sa propre structure privĂ©e, juste avant les Ă©lections. La rĂ©duction atteint quatre-vingt-douze pour cent. Les honoraires de lâavocat Avinash Sunassee subissent une chute identique aprĂšs le changement politique. La conclusion est implacable : si trois cent trente mille roupies suffisent pour accomplir le mĂȘme travail, câest que les trois millions huit cent mille roupies nâĂ©taient pas le prix du travail, mais le prix du systĂšme. Ces tarifs nâĂ©taient possibles que parce que le rĂ©gulateur fermait volontairement les yeux, que les contrĂŽles Ă©taient inexistants et que la Banque de Maurice de Rama Sithanen se comportait non comme gardienne du systĂšme financier mais comme sa porte dĂ©robĂ©e.
Face Ă la rĂ©vĂ©lation que les tarifs furent divisĂ©s par dix dĂšs le changement de gouvernement, trois hommes se murent aujourdâhui dans un silence de pierre : Gokhool, inaccessible ; Sunassee, introuvable ; et Rama Sithanen et Rajeev Husnah immobile derriĂšre un mur de mutisme. Car reconnaĂźtre que les honoraires ont Ă©tĂ© divisĂ©s par dix reviendrait Ă reconnaĂźtre quâils Ă©taient dix fois trop Ă©levĂ©s, et donc Ă confesser soit une complicitĂ©, soit une nĂ©gligence, soit une incompĂ©tence incompatible avec la charge de gouverneur de la Banque Centrale. Plus grave encore demeure une question que personne nâose poser publiquement : pourquoi Rama Sithanen nâa-t-il jamais ordonnĂ© dâenquĂȘte forensique sur Silver Bank ? Il disposait de tous les pouvoirs lĂ©gaux pour auditer les honoraires, examiner lâusage des fonds, dĂ©terminer ce qui relevait du sauvetage lĂ©gitime et ce qui relevait du dĂ©tournement institutionnalisĂ©. Son refus obstinĂ© de le faire soulĂšve lâombre dâarrangements plus profonds, peut-ĂȘtre tacites, peut-ĂȘtre hĂ©ritĂ©s, peut-ĂȘtre partagĂ©s.
AprĂšs les banques, les terres
Sur le front des terres de lâĂtat, le mĂȘme scĂ©nario se dĂ©roule depuis des dĂ©cennies. Les baux accordĂ©s Ă prix ridicules, les parcelles remises Ă des proches politiques, les plus-values monstrueuses rĂ©alisĂ©es sur le dos du patrimoine national : tout cela constitue un vĂ©ritable laboratoire du chantage politique. Lorsquâun gouvernement tombe, le nouveau pouvoir hĂ©rite dâun arsenal de dossiers explosifs, chacun susceptible de ruiner une carriĂšre, dâexposer un bail, de dĂ©stabiliser un rĂ©seau. Deux routes sâoffrent alors : la route de la justice, avec rĂ©siliation de baux, poursuites pĂ©nales et publication transparente des bĂ©nĂ©ficiaires ; ou la route de la rançon, avec convocations menaçantes, nĂ©gociations secrĂštes et contributions politiques. Tant que les listes ne sont pas publiques, tant que les contrats restent cachĂ©s, tant que la lumiĂšre nâest pas faite, le citoyen ne peut distinguer entre justice rendue et rançon encaissĂ©e. Câest dans cette obscuritĂ© grise que prospĂšre la RĂ©publique des Rançons.
Il serait tentant de croire que tout cela nâest que lâhĂ©ritage dâun gouvernement prĂ©cĂ©dent. Mais la vĂ©ritĂ© est plus sombre. Ces scandales sâĂ©talent sur plusieurs dĂ©cennies et impliquent des gouvernements successifs, qui dĂ©noncent avec vĂ©hĂ©mence lorsquâils sont dans lâopposition ce quâils dĂ©fendent ou tolĂšrent lorsquâils sont au pouvoir. La pression exercĂ©e sur les bĂ©nĂ©ficiaires de faveurs passĂ©es dĂ©bouche rarement sur des restitutions, plus rarement encore sur des condamnations. Elle dĂ©bouche bien plus souvent sur un accord nĂ©gociĂ©, sur une forme de contribution, sur un arrangement qui nâa rien de judiciaire mais tout dâun marchandage. Les Ă©quipes changent, le logiciel demeure. On ne remplace pas la culture de lâimpunitĂ© ; on remplace simplement un rĂ©seau de rançonneurs par un autre.
Si un gouvernement voulait rĂ©ellement rompre avec cette RĂ©publique des Rançons, il devrait commencer par renoncer Ă ce levier de pouvoir. Il devrait publier les listes complĂštes de bĂ©nĂ©ficiaires de terres et de lâargent de la MIC, contrats, remises de dettes et faveurs sur plusieurs dĂ©cennies. Il devrait ordonner un audit forensique indĂ©pendant de toutes les tutelles et de tous les mandats confiĂ©s Ă des cabinets privĂ©s impliquant des fonds publics. Il devrait rĂ©former en profondeur le systĂšme de baux de lâĂtat, imposer la transparence absolue, mettre fin aux renouvellements automatiques et exiger des appels dâoffres publics. Et surtout, il devrait instaurer un mĂ©canisme de restitution systĂ©matique et mesurable. Dans six mois, il faudra demander combien dâargent a Ă©tĂ© restituĂ©, combien de baux illĂ©gitimes ont Ă©tĂ© rĂ©siliĂ©s, combien de condamnations pĂ©nales ont Ă©tĂ© prononcĂ©es, combien de complaisants ont Ă©tĂ© sanctionnĂ©s. Si les rĂ©ponses demeurent floues, nous saurons que rien nâa changĂ©.
Car voici la vĂ©ritĂ© que notre histoire rĂ©pĂšte sans relĂąche : lorsque lâĂtat cesse de sanctionner pour commencer Ă nĂ©gocier, lorsque la justice devient un instrument de chantage plutĂŽt quâun rempart contre lâimpunitĂ©, ce nâest plus un Ătat de droit, câest un Ătat-racket. Silver Bank nâest pas une anomalie : câest un symptĂŽme. Un symptĂŽme dâune RĂ©publique oĂč chaque alternance redistribue les rĂŽles dans la mĂȘme piĂšce corrompue, oĂč les gouvernements changent mais oĂč la mĂ©canique du pillage demeure intacte. La RĂ©publique des Rançons prospĂšre dans le silence et lâamnĂ©sie. Elle ne meurt que dans la lumiĂšre et dans la mĂ©moire. La vraie question est donc simple : saurons-nous enfin allumer cette lumiĂšre ?
Thomas Crook
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