
Sur les réseaux sociaux, les vidéos de nage avec les baleines foisonnent, alors que cette activité est interdite.
Par Doris Felix
À Maurice, nager avec les baleines est interdit depuis 2012. Pourtant, plusieurs prestataires continuent de vendre l’activité ouvertement sur les réseaux sociaux. Pubs, vidéos, liens de réservation : tout est public. L’absence de réaction officielle donne l’impression d’une tolérance de fait.
Sur la côte ouest surtout, certains forfaits incluent encore la nage avec des cachalots. Or la loi n’autorise que l’observation responsable depuis un bateau, sans contact, sans poursuite, sans harcèlement des animaux.
Le plus sensible : l’un des opérateurs cités serait lié au beau-frère d’un ministre junior. L’info doit être vérifiée par les autorités. Mais cette proximité supposée nourrit déjà le sentiment d’un deux poids deux mesures.
Le Parlement s’en était saisi en avril. Joanna Bérenger avait interrogé le ministre du Tourisme, Richard Duval, sur les amendements prévus à la Tourism Act pour mieux encadrer l’observation et la nage avec dauphins et baleines.
Pression des plaisanciers
Le ministre avait déjà fait ses recommandations depuis juin l’an dernier mais il semble être sous la pression des plaisanciers. Paul Bérenger, alors Deputy Prime Minister, avait même présidé un comité interministériel sur la question mais ni le ministre du Tourisme ni son junior minister n’y ont participé.
La National Coast Guard (NCG) fait ce qu’elle peut mais elle a déjà beaucoup de responsabilités. Et tant que la législation n’est pas amendée pour aligner les amendes dans les différentes lois et pour lui permettre de saisir les bateaux, cela ne découragera pas les plaisanciers. Les garde-côtes avaient commencé à sévir l’an dernier et cela avait eu de l’effet. Mais, par la suite, il y a eu un doute sur l’interprétation de la loi et ils ont stoppé. Il était question d’un « enforcement squad » aussi. Pas compliqué du tout à mettre en place mais pas une priorité visiblement. Le Fisheries Protection Service pourrait également être plus actif… bref, tellement de choses qui pourraient être faites pour décourager cette pratique, si seulement il existait une réelle volonté.
Projet de règlement bloqué
Le ministre a reconnu que près de 100 bateaux opèrent régulièrement sur la côte sud-ouest, sur 278 licences délivrées. Un projet de règlement existerait, mais il est bloqué par des désaccords entre opérateurs et ONG. D’autres sources pointent aussi un manque de formation de certains prestataires.
L’idée d’une brigade mixte garde côtière ‒ Tourisme ‒ Pêche a été évoquée. Pour l’instant, rien de concret. Le blocage cité : le financement. Pas d’échéance.
Pendant ce temps, les sorties continuent, les contenus explosent en ligne, et aucune campagne de contrôle visible n’est annoncée.
Le problème, c’est qu’on a normalisé.
TikTok, Instagram, YouTube : des vidéos de nage avec des cachalots à Maurice tournent en boucle. Commentaires : « Waw trop de chance », « je veux faire ça ». Aucun avertissement. Aucun rappel que c’est illégal.
Du coup, le touriste pense que c’est autorisé. Le prestataire pense que c’est toléré. Et la baleine, elle, paye le prix.
Nuisance des réseaux sociaux
Tant qu’on laissera ces contenus circuler sans contexte, sans contrôle, l’interdiction de 2012 restera juste une ligne sur un papier. L’hypocrisie, c’est de punir avec une loi et d’encourager avec des likes.
Les ONG tirent la sonnette d’alarme : la population de cachalots résidents autour de Maurice ne compterait qu’une vingtaine d’individus. Chaque interaction non encadrée est donc un risque direct pour une espèce très vulnérable.
Quatorze ans après l’interdiction, on se demande si la loi est appliquée ou si elle est devenue un texte ignoré par ceux qui en profitent. Tant que l’État n’agit pas, les pubs vont continuer. Et l’image de Maurice, destination de tourisme durable, en pâtira.
Un délit écologique grave
Au-delà de Maurice, nager avec des cétacés sauvages est interdit dans beaucoup de pays pour trois raisons :
- Stress et danger pour l’animal : les baleines et cachalots sont des espèces protégées. Les approches répétées, le bruit des bateaux, les nageurs qui les poursuivent modifient leur comportement : repos, alimentation, reproduction. Pour une petite population comme celle de Maurice, chaque perturbation compte.
- Risque pour l’humain : un cachalot adulte fait 40 tonnes. Un coup de queue involontaire peut être mortel. Les opérateurs non formés augmentent ce danger.
- Atteinte à l’image et à l’économie durable : le tourisme de masse non régulé tue le tourisme responsable. Quand la loi n’est pas appliquée, c’est tout le secteur qui perd en crédibilité auprès des marchés internationaux qui misent sur l’écotourisme.
En droit, ce type d’activité tombe sous les infractions environnementales : non-respect d’un arrêté ministériel, mise en danger d’espèces protégées et pratique commerciale trompeuse si on vend un service illégal. Les sanctions prévues vont de l’amende au retrait de licence, mais elles ne servent à rien si les contrôles ne suivent pas.

Joanna Bérenger a fait de la protection des cétacés son cheval de bataille.