Les superbes Urban Terminals manquent de l’essentiel : des toilettes.

Par Doris Félix

On a tout modernisé. Le métro, les gares, les écrans… sauf l’homme.

Avant, il n’y avait pas de sièges jaunes. Il n’y avait pas besoin de peinture pour rappeler d’être humain. Le jeune se levait pour l’ancien. L’homme pour la femme enceinte. Le valide pour le handicapé. C’était une loi non écrite. Aujourd’hui on a peint les sièges en jaune, on a mis des annonces vocales, en vain.

Nous sommes devenus aveugles par choix. La technique est la même dans chaque wagon : tête baissée sur le smartphone. Si je ne croise pas ton regard, tu n’existes pas. Si je ne vois pas ta canne qui tremble, je n’ai pas à avoir honte.

Ce matin, tram bondé, un vieil homme malade, debout, qui vacille, ose demander poliment : « S’il vous plaît, une place. »

Le jeune, assis sur le siège jaune, sans même lever les yeux de son téléphone, lui lance : « Mo finn pey mo biye mwa! »

Voilà notre Maurice en une phrase. J’ai payé, donc j’ai tous les droits. J’ai payé, donc ta maladie, ta vieillesse, tes 80 ans ne me concernent pas.

Mais justement, mon garçon, ce siège jaune, il est gratuitement réservé au respect. Il ne t’appartient pas parce que tu as payé. Il appartient à celui qui en a besoin.

Nous sommes devenus brutaux.

À chaque arrivée à Port-Louis, c’est une charge. On pousse, on écrase. Les jeunes se ruent vers la sortie, pendant que des mamies s’agrippent à la barre pour ne pas tomber. Aucun « allez-y d’abord ». On joue des coudes.

Nous sommes devenus indignes.

Pas de toilettes

Et le pire, toujours ce matin. Une vieille dame de Curepipe. 90 minutes depuis qu’elle a quitté chez elle. Elle marche à peine. Elle me dit : « Mo bizin twalet. »

J’ai fait le tour avec elle. Caudan : fermé avant 9 heures. Station de métro : rien.

Cette grand-mère de 75 ans a uriné sur elle. Debout. En public. Devant tout le monde.

Dans le pays du métro à milliards, une vieille ne peut pas se soulager dignement. C’est ça notre développement ? Des rails, mais pas un WC ? Une gare sans toilettes, ce n’est pas une gare, c’est une porte qui exclut les vieux, les malades, les femmes. Au moins à Port-Louis il devrait avoir un coin.

Nous avons abandonné nos vieux.

Dans nos fêtes, on les met dans un coin. On ne leur parle plus. On parle grosse voiture, gros salaire, gros voyage. Un jeune avec une BMW vaut plus qu’un vieux avec une mémoire. Les cheveux blancs ne font plus sagesse, ils font décoration.

Et pendant ce temps, ailleurs, on a compris.

Au Danemark, depuis 30 ans, une heure d’empathie par semaine à l’école. On y apprend à se mettre à la place de l’autre. Au Japon, on apprend à nettoyer sa classe et à servir les autres avant d’apprendre les maths. Ils forment des citoyens. Ici, nous formons des clients qui disent « mo finn pey mo biye mwa ».

Il faut le dire fort : un métro sans toilettes gratuites, propres et ouvertes dès 7 heures du matin à une grande station est un métro qui humilie son peuple.

Une école sans cours hebdomadaire de respect et de savoir-vivre est une usine à égoïstes.

Un jeune qui ne se lève pas n’est pas moderne. Il est mal élevé.

Le respect ne s’achète pas. Il ne se peint pas en jaune.

Il est gratuit. Et ce matin à Port-Louis, il n’y avait plus personne pour le payer.