Les « coconets » sont ce qu’il y a de plus écologique pour protéger nos plages.

Par Doris Félix

À Belle-Mare, Trou-aux-Biches, Choisy, La Mivoie et ailleurs, on a vu ce que le béton cause à une plage. Cent quatre-vingts mètres de roches sans étude d’impact. Cent vingt mètres de plus qu’on veut légaliser. À marée haute, plus de plage. La mer se heurte à un mur. Le sable est perdu. La plage se meurt.

On nous parle de compensation. Non. Quand l’erreur est humaine, on démantèle d’abord. On enlève les roches, les murs, tout ce qui est sous le sable. Comme en France, en Espagne, en Australie.

Mais une dune nue est fragile. Il faut la tenir. Pas avec du béton. Avec du coco. C’est une expérience à essayer.

Le cocotier est une usine à lui tout seul. Personne ne le savait mieux que les Chagossiens.

Savoir-faire chagossien

À Diego Garcia, à Peros Banhos, à Salomon, avant l’exil, les Chagossiens exploitaient le cocotier, de la racine à la feuille. Rien n’était jeté. Le coprah pour l’huile. La coque dure pour le charbon. Les feuilles pour la toiture. Le bois pour la maison.

La bourre de coco (ou paille coco), qu’on jette aujourd’hui, donnait le plus précieux : la fibre de coco ou coir. On la tord, on la tresse, on en fait des cordes qui résistent à l’eau salée. Quand on tisse ces cordes, on obtient des filets, des nattes, des tapis. On l’utilisait jadis dans les matelas et les oreillers.

Un filet biodégradable posé sur la dune. Il retient le sable. Il laisse l’eau passer. Il ne renvoie pas la vague comme un mur. Il tient deux à trois ans, le temps que la végétation naturelle reprenne. Puis il se décompose. Il devient de la terre. La côte reste debout.

Les possibles : Maurice, Agaléga, Rodrigues

À Maurice, des cocoteraies à l’Est, des tonnes de coques jetées chaque année. On peut les ramasser, en extraire la fibre pour fabriquer les filets.

À Agaléga, c’est le coco. Coprah, huile, cocoteraie. Si elle perd ses cocoteraies, elle perd sa côte. Agaléga doit devenir le modèle.

À Rodrigues, pas les moyens des murs valant des millions, mais les mains, les coques, le savoir-faire. À Rodrigues, le coconet, on peut le faire soi-même.

Trois îles, une même logique : ne plus jeter ce qui nous protège.

Le monde entier le fait déjà

Aux États-Unis après Sandy, à New York, au New Jersey, à Rhode Island, à Boston, des berges reconstruites en coir. Au Canada, à Prince Edward Island, des murs de coir contre l’érosion. En Indonésie, premier producteur de noix de coco au monde, des murs de mer en fibre de coco. Au Sénégal, sur l’île de Diogue, du bois et des feuilles de cocotier pour récupérer la plage. Au Brésil, des déchets de coco en tapis anti-érosion.

Partout, la même raison : pas cher, disponible, flexible, biodégradable.

Et nous, on a la matière sous les pieds, on a la mémoire chagossienne dans les mains, et on continue à bétonner ?

On a pris aux Chagossiens leurs îles, leurs cocoteraies, leur métier. Aujourd’hui, quand on ramasse une coque à Maurice, à Agaléga, à Rodrigues, pour en faire une corde, un filet, un coconet, on ne fait pas juste de l’écologie. On rend hommage à ces mains qui savaient tout faire avec un cocotier. À ce peuple qui vivait debout, sans béton, grâce à un arbre.

L’État peut créer des cocoteraies sur ses terres inoccupées

L’État a des centaines d’arpents de terres inoccupées qui dorment, qui deviennent des friches, des dépotoirs, ou qu’on bétonne petit à petit. Pourquoi ne pas les transformer en cocoteraies ?

Pas pour décorer. Pour créer une réserve nationale de matière première : coques, fibres, cordes, coconets, fabriqués ici.

Et surtout : une cocoteraie, ça apporte de la verdure. Et de la verdure, ça apporte de la pluie.

Comment ? L’arbre transpire. Un cocotier rejette des dizaines de litres d’eau par jour dans l’air par ses feuilles. C’est l’évapotranspiration. Mille cocotiers, c’est une rivière invisible qui monte au ciel. Cet air humide et frais monte, se condense, crée des nuages. Les arbres libèrent aussi des particules qui aident les gouttes à se former. Là où il y a des forêts, il pleut abondamment. Là où on a tout coupé, il pleut moins. Et sous une cocoteraie, le sol reste couvert, il ne se dessèche pas, quand il pleut l’eau s’infiltre dans la terre, au lieu de couler sur du béton vers la mer. La nappe se remplit.

Au lieu d’une île bétonnée et sèche, où il fait de plus en plus chaud et où il pleut de moins en moins, on a une île verte, fraîche, qui fabrique sa propre pluie.

En attendant d’être autonomes

On ne fabrique pas encore assez de coconets à Maurice. Alors en attendant, on en importe de pays qui en fabriquent déjà : l’Indonésie, les Philippines, l’Inde, le Sri Lanka, le Vietnam. On pourrait importer aussi, pour un moment, des techniciens, des formateurs, pour monter les premiers ateliers, montrer comment extraire la fibre, tordre la corde, tisser le filet. Et former les Mauriciens, les Rodriguais, les Agaléens, les Chagossiens, jusqu’à ce qu’ils le fassent eux-mêmes. On importe pour apprendre, pas pour rester dépendants.

L’État devrait demander et encourager fortement les hôtels à en faire l’expérience.

Au lieu de ce qu’ils font aujourd’hui : prendre le sable à gauche pour compenser leur plage à droite.

Ils vont le chercher là où personne ne regarde. Dans un coin caché, loin des yeux. On creuse un trou là-bas pour boucher un trou ici, devant les touristes. On déplace le problème. C’est comme prendre l’eau d’un seau percé pour remplir un autre seau percé, mais en cachette.

Que l’État impose, ou au moins encourage fortement, à chaque hôtel en bord de mer, d’arrêter de voler le sable dans les lieux retirés du regard public pour le mettre devant leur plage. Ça tue le lagon, ça tue la plage voisine, ça tue la pêche, en silence.

Qu’ils testent le coconet sur leur propre plage. Sur cinquante mètres, sur cent mètres. Pas sur toute l’île. Juste un test. Poser les filets de coir, les boudins de coco, laisser la dune se reconstruire toute seule.

Et qu’ils financent la cocoteraie. Si l’hôtel veut une belle plage, qu’il finance des cocoteraies, sur les terres de l’État à côté. C’est lui qui va profiter des coques, des fibres, des filets.

Les hôtels ont l’argent. Ils ont les plages. Ils ont tout à gagner d’une plage vivante au lieu d’une plage en béton.

L’expérience, c’est aux hôtels de la faire. Pas aux pêcheurs. Pas aux habitants. Eux, ils subissent déjà.

Il faudra enlever d’abord les roches, les murs, les poteaux sous le sable. Se servir de ce qu’on a : les coques, le coir, les cordes, les coconets fabriqués ici. Poser le coconet sur les dunes fragilisées, aux endroits possibles. Interdire toute nouvelle structure dure sur les trente mètres du domaine public. Décider sur le sable, pas dans un bureau.

Le sable, la mer, la plage, ça appartient à tous.

Il est temps d’enlever. Pas de compenser.

Il est temps d’utiliser le coco, comme aux Chagos. Les autorités peuvent au moins tenter l’expérience sur une partie du littoral.

Souvenons-nous du Wakashio, quand des boudins bourrés de tissus, de cheveux et d’autres choses ont fait des miracles. Si des boudins de fortune ont pu protéger nos lagons, imaginez ce que des boudins et des filets de coco, fabriqués proprement, pourraient faire pour nos plages.