
Junaid Fakim a-t-il servi de bouc-émissaire ?
Par Narain Jasodanand
Si Nasser Beekhy a dit toute la vérité dans l’affidavit qu’il a juré le 10 septembre, la question qui se pose est la suivante : Maminiaina « Mamy » Ravatomanga, Nasser Beekhy et Junaid Fakim ont-ils été accusés injustement concernant la rencontre du 14 octobre 2025 à Quatre-Bornes ?
À noter que David Thomas ne fait pas l’objet d’inculpation de complot, bien qu’il fût présent à cette réunion. Est-ce parce qu’il avait accepté de témoigner ? Contre qui ?
Une autre question : si Beekhy et la bande sonore disent vrai, pourquoi la Financial Crimes Commission (FCC) n’avait-elle pas ces informations ? Ces informations ne se trouvaient-elles pas dans les téléphones saisis en octobre 2025 ? La FCC était-elle au moins au courant de la bande sonore ? Si oui et si elle l’a écoutée, qu’a-t-elle fait ?
Le DPP attend toujours
Quoi qu’il en soit, même en n’en étant pas au courant, la FCC aurait fait montre d’une terrible légèreté si l’on se fie aux réponses de l’enquêteur principal au tribunal. Parhamans Allear, qui a reconnu que l’enquête sur la réunion de Quatre-Bornes était bouclée depuis longtemps, n’a pu expliquer pourquoi le dossier n’avait toujours pas été transmis au bureau du Directeur des poursuites publiques (DPP).
Il semble que la FCC se soit appuyée uniquement sur le fait que la réunion ait eu lieu. Ce qui, d’ailleurs, aurait été reconnu par tous les protagonistes, mais pas quant à la raison de la rencontre. La FCC pouvait-elle affirmer qu’il existait des soupçons raisonnables pour inculper ces personnes de complot, et Fakim de Public Official Using Office for Gratification et Breach of Confidentiality ? La Cour suprême a reconnu que oui, mais en se basant uniquement sur les faits tels que rapportés par la FCC.
Certes, un commissaire de la FCC n’avait rien à faire avec Mamy Ravatomanga, qui était concerné par une enquête. Mais, justement, le Malgache n’était pas encore inculpé et ses biens pas encore gelés. Allear a même reconnu au tribunal que Fakim était libre de rencontrer l’homme d’affaires, qui ne faisait l’objet d’aucune enquête.
L’avocate de Fakim, la Senior Counsel Urmilla Boolell, a expliqué à la presse que son client ne savait pas que Mamy Ravatomanga allait être arrêté par la FCC et que, lors de la dernière réunion du board de la commission, l’affaire Mamy n’avait pas encore été évoquée. Aussi, a-t-elle déclaré, Junaid Fakim n’était pas au courant du but de la rencontre et lorsqu’il a réalisé qu’il y avait un possible conflit d’intérêts, il a mis fin à la réunion sur le champ.
Cependant, si l’on suit la version de l’ex-commissaire de la FCC, le multimilliardaire malgache, lui, savait donc pourquoi il était venu : pour parler des enquêtes potentielles de la FCC contre lui.
Or, d’après Nasser Beekhy, Mamy Ravatomanga est allé à la rencontre de Junaid Fakim surtout pour alerter ce dernier sur des sollicitations de pots-de-vin. Est-ce que le Malgache s’est abstenu de donner ces détails pour ne pas se mettre en danger ? En tout cas, sa version portant sur la recherche d’un avis légal aura joué contre lui, car l’on s’est demandé pourquoi contacter précisément un avocat commissaire de la FCC.
Questions délicates
Si les enquêteurs de la FCC avaient été mis au courant de la demande de pot-de-vin, auraient-ils enquêté sur Karl Elysée, « Ayush », « Ali » et même sur « Dokter » et certains à la FCC, comme l’a dit David Thomas dans la bande sonore ?
On se demande d’ailleurs comment et pourquoi la FCC a pu arrêter un de ses propres commissaires sans pousser plus loin les investigations. Pour rappel, la FCC et d’autres personnes se sont vantées de ne pas get figir. Or, après les dernières révélations, on est en droit de se demander si ces déclarations fracassantes n’avaient, en fait, pas pour but de cacher une autre vérité : celle de punir et de mettre à l’écart le commissaire Fakim (et Mamy) ?
Ce qui préoccupe, c’est que juste avant l’arrestation de Fakim, des rumeurs avaient circulé sur l’implication de certain hauts-gradés de la FCC et du gouvernement. Ces derniers s’étaient défendus publiquement. Et à la fin, c’est Fakim qui avait été arrêté.
Fakim l’outsider ?
Il semble que Fakim soit le seul commissaire, ou l’un des rares, à n’avoir pas été choisi par un célèbre cabinet légal. Lors de sa conférence de presse, Sanjay Titrudeo Dawoodarry a déclaré qu’il n’est redevable qu’envers Richard Rault, Nitish Hurnaum et Virginie Lennon, tous trois proches de ce même cabinet. Tout comme le Head of Legal Department de la FCC.
Une autre question que personne n’a osé poser jusqu’ici : comment Ravatomanga savait-il ce qui se tramait en haut lieu à la FCC et dont le commissaire Fakim lui-même n’était pas au courant ? Y avait-il une taupe parmi les hauts-gradés de la FCC ? Si oui, pourquoi n’y a-t-il pas eu d’enquête ?
D’après David Thomas, au moins une personne de la FCC réclamait de l’argent au Malgache. Y a-t-il eu enquête ? Aussi, Dawoodarry a reconnu, le 8 septembre, en conférence de presse, qu’un enquêteur avait partagé des informations à un trafiquant de drogue. Encore une fois, on ignore l’identité de la taupe et ce qu’il est advenu d’elle.