
À Maurice, on doit manger de la viande en conserve ultra transformée qui vient de loin.
Par Doris Félix
On est une île. On devrait consommer les produits de la mer et de notre terre. Au lieu de ça, on mange la souffrance des autres.
« SIF 226 ». C’est marqué petit sur nos boîtes de corned beef. Ça vient de loin, du Brésil. Là-bas, des milliers de bœufs sont entassés, ne peuvent pas bouger. Comme dans un cercueil. Ils ne voient jamais l’herbe. On les tient debout avec des antibiotiques, dans leur saleté, jusqu’à l’abattoir. Puis on broie tout, on met en boîte, on envoie ici.
Même chose pour le poulet et le porc en boîte, en saucisses, en luncheon meat. Des poules à huit dans une cage minuscule, le bec coupé. Des mères cochons bloquées dans une cage où elles ne peuvent même pas se retourner.
On est un petit peuple doux. On n’oserait jamais faire ça à un animal ici. Mais on paye d’autres pays pour le faire à notre place. Et on met cette souffrance dans l’assiette de nos enfants.
L’accord qui nous enfonce : Mercosur
Le Brésil, l’Argentine, le Paraguay, l’Uruguay se sont mis ensemble pour inonder le monde de viande bon marché de feedlot. L’Europe vient de signer un accord de libre-échange avec le Mercosur : quatre-vingt-dix-neuf mille tonnes de bœuf par an à tarif préférentiel.
L’Europe commence à avoir peur. Il y a dix jours, elle a fermé ses portes au bœuf et au poulet brésilien. Pourquoi ? Parce qu’ils ont découvert que le Brésil a été retiré de la liste des pays qui respectent les règles sur les antibiotiques intensifs dans l’élevage. Trop d’antibiotiques pour faire tenir les animaux dans leurs cercueils.
L’Europe ferme la porte par précaution sanitaire. Et nous, Maurice, on ouvre la porte encore plus grande. On importe le SIF 226 sans poser de questions. Ce que l’Europe refuse pour ses citoyens, on l’accepte pour les nôtres.
Maurice est devenue la poubelle de ce que l’Europe ne veut plus manger.
Du poison bon marché
Chaque mois, près de cinq milliards de roupies quittent Maurice juste pour importer à manger. Par an, près de soixante milliards de roupies.
C’est l’argent du tourisme. C’est notre seule vraie richesse. Un touriste vient, il laisse des devises. Et avec ces devises, on achète du corned beef au Brésil. La devise repart au Brésil. On achète des saucisses au Danemark. La devise repart au Danemark. Et ainsi de suite.
On paye avec l’argent de ceux qui viennent voir notre belle île, pour acheter de quoi détruire notre santé.
Parce que ce qu’on achète avec ces milliards, ce n’est pas de la nourriture. C’est du poison bon marché.
Le ministre du Commerce se félicite. Il a négocié un bon prix. Il a trouvé du thon à onze roupies au lieu de trente-cinq. Mais ce thon bon marché, c’est du gros thon vieux, bourré de mercure, dangereux pour nos enfants et nos femmes enceintes. Le bon thon, le petit qui n’a pas de mercure, il coûtait dix roupies de plus. Alors on ne l’a pas pris. On a négocié le prix, pas la santé.
Ce n’est pas tout de négocier un bon prix, il faut surtout négocier de bons produits sains. Sinon on est simplement un pays du quart monde qui mange son poison pour mourir l’estomac plein, avec tous les risques que cela comporte.
Et on paye deux fois. Une première fois soixante milliards pour importer ce qui nous rend malade. Une deuxième fois quinze milliards à l’hôpital, pour soigner le diabète, la tension, les cancers que cette nourriture a provoqués.
On paye pour se faire du mal.
On bétonne ce qui nous sauvait
Comment on en est arrivé là ? Parce qu’on a bétonné et asphalté notre terre. À travers toute l’île, les champs disparaissent.
À l’ouest, à Tamarina. À l’est, à Beau-Champ. Au sud, à Bel-Ombre. Au nord-est, à Haute-Rive. Partout.
Depuis les années 80, la surface agricole recule. Depuis les années 2000, ça s’accélère. La loi a été changée pour permettre aux gros groupes sucriers de convertir leurs champs en villas pour se faire de l’argent facile.
D’abord les IRS en 2002, des villas de luxe pour étrangers avec permis de résidence. Puis les RES. Puis les PDS en 2015, encore plus grand.
Des milliers d’hectares. Des dizaines de milliards d’investissement immobilier. Un champ qui donnait des tonnes de légumes, de tomates, des salades, des brèdes, des pommes de terre, qui faisait vivre des familles, devient une villa avec piscine qui ne donne rien à manger et qui va consommer de la nourriture importée toute l’année.
On a vendu la terre qui nous nourrissait pour construire des maisons qui vont manger la nourriture qui nous tue.
L’insulte finale : l’économie bleue oubliée
Et on est une île ! On est entouré d’océan. Arvin Boolell parle d’économie bleue dans tous ses discours.
Mais allez au marché. Le poisson frais, notre poisson, celui de nos pêcheurs, est hors de prix. Une famille ne peut pas se le payer.
Alors que fait le gouvernement pour aider à la consommation de poisson frais ? Rien. Au lieu d’aider nos pêcheurs, de subventionner la chaîne du froid, les pirogues, les marchés, on encourage et détaxe l’importation de poisson.
On est une île qui ne peut plus manger son poisson frais parce qu’il est trop cher, et qui est obligée de manger du fish finger en boîte empoisonné ou des tilapias qui viennent de l’autre bout du monde. C’est absurde.
On a l’océan autour de nous et on meurt de faim de bon poisson.
On aura bétonné la terre qui pouvait nous donner des légumes. On aura laissé crever nos pêcheurs qui pouvaient nous donner du poisson frais. On aura utilisé l’argent du tourisme pour acheter la souffrance des animaux en boîte et le thon au mercure que même l’Europe refuse maintenant.
Il restera quoi à Maurice ? Du béton qui chauffe, des boîtes qui viennent de loin, et des corps malades.
On ne peut pas continuer comme ça.
Un pays qui est une île devrait manger son poisson. Un pays qui a de la terre devrait manger ses légumes. Un pays qui se respecte devrait négocier la santé avant de négocier le prix.
Sinon, on n’est plus un pays. On est juste un supermarché du quart monde qui vend du poison pour mourir l’estomac rempli !