Shakeel Mohamed et Khushal Lobine, main dans la main lors de la campagne électorale, ont failli en venir aux… mains dans le lunch room de l’Assemblée nationale.

Khushal Lobine tout souriant aux côtés de Shakeel Mohamed et Patrick Assirvaden, avant les élections générales.

Par Jasvin Sok Appadu

Mardi 12 mai, à l’écran, tout semblait parfaitement sous contrôle lors de la séance parlementaire. Les députés tapaient sur les tables, les sourires étaient de circonstance, et l’Assemblée nationale donnait presque l’image d’une majorité soudée autour d’un moment historique : pour la première fois dans l’histoire politique du pays, une femme, Arianne Navarre-Marie, occupait le poste de Leader of the House en tant que Premier ministre par intérim.

Mais derrière les images officielles et les « tap latab » protocolaires, l’ambiance dans les coulisses du Parlement était bien moins glamour. Car pendant que les caméras filmaient les débats policés dans l’hémicycle durant la journée, une scène autrement plus électrique se jouait dans le lunch room de l’Assemblée nationale le soir… Au centre de cette tempête : le ministre du Logement et des Terres, Shakeel Mohamed.

Dans son édition de dimanche, Week-End évoquait déjà une violente altercation entre un senior minister, des collègues ministres et un député de la majorité. Après recoupements et discussions avec plusieurs témoins présents au moment des faits, Scoop.mu est aujourd’hui en mesure de lever le voile sur ce qui s’est réellement passé mardi soir dans le lunch room.

Une journée calme… en apparence

La séance parlementaire avait pourtant commencé dans une atmosphère presque détendue. Après les félicitations adressées à Arianne Navarre-Marie, notamment par Francisco François, de Rodrigues, les travaux s’étaient déroulés sans véritables accrochages.

Questions parlementaires au PM par intérim, pause déjeuner à 13 heures, reprise à 14 h 30 avec les questions adressées aux ministres, pause thé à 16 h 30… le rituel habituel du Parlement mauricien suivait son cours. Puis sont venus les débats autour du National Research and Innovation Institute Bill. Plusieurs ministres ont pris la parole avant que le ministre des TIC, Avinash Ramtohul, ne clôture les interventions, juste avant la pause dîner. « Perfect timing for us to break for dinner », a même lancé la Speaker, Shirin Aumeeruddy-Cziffra, dans une ambiance qui semblait alors parfaitement maîtrisée. Mais c’était sans compter ce qui allait suivre dans la salle à manger des parlementaires.

Shakeel Mohamed : « Kan ena pou koze mo dir mwa… »

Selon plusieurs témoins, certains députés étaient déjà à table lorsque Shakeel Mohamed a fait son entrée. Le ministre du Logement s’est alors installé près du ministre des Affaires étrangères, Ritish Ramful, et du ministre de l’Éducation, Mahend Gungapersad, déjà plongés dans une conversation. Puis, soudainement, le ton change.

Shakeel Mohamed interpelle directement ses collègues, leur reprochant de « fer palab isi », entre eux, dans les couloirs du Parlement, tout en restant silencieux devant le Cabinet ou le Premier ministre, Navin Ramgoolam. Très vite, la discussion tourne au règlement de comptes.

Toujours selon les témoins présents, Shakeel Mohamed hausse le ton et se lance dans une longue tirade sur ce qui, selon lui, ne fonctionne pas au sein du gouvernement… mais aussi du Parti travailliste lui-même. « Mwa kan ena pou koze mo dir fran mwa. Mo pa zwe safe kouma zot zis pou pas pou bon ek PM. »

Le ministre reproche notamment à Ritish Ramful son refus de faire avancer le dossier de l’importation parallèle. Quant à Mahend Gungapersad, il lui aurait reproché de vouloir « trop réformer » son ministère.

Face au ton agressif et à l’irritation visible de Shakeel Mohamed, les deux ministres auraient tenté de garder leur calme. Mais cela ne suffsait manifestement pas. Le n° 3 du gouvernement semblait avoir besoin de vider son sac. Et devant tout le monde.

Jurons, insultes et menaces envers Khushal Lobine…

Voyant la tension monter, plusieurs députés tentent alors de calmer la situation. Certains lui lancent même, sur le ton de la plaisanterie, que sa frustration viendrait peut-être du fait qu’il n’ait pas été nommé Deputy Prime Minister. Une remarque qui va faire basculer la soirée. Parmi ceux qui interviennent : le leader des Nouveaux Démocrates, Khushal Lobine. Mauvaise idée. Shakeel Mohamed se retourne immédiatement contre lui. « Twa pa koze. To pe fer lopozision dan gouvernman twa. To pa’nn al get Patrick Belcourt? »

Lobine ne se laisse pas faire. Il rappelle à Shakeel Mohamed qu’il est leader d’un parti et qu’il n’a besoin de la permission de personne pour rencontrer des figures d’autres bords politiques. Puis il renvoie le ministre à son propre parcours politique, rappelant qu’il a lui-même fait le tour de plusieurs partis avant de rejoindre le Parti travailliste, en commençant même comme président de l’aile jeune du Mouvement socialiste militant (MSM). Et là, selon plusieurs témoins, tout explose.

Une scène digne d’une bagarre de rue

Les voix montent brutalement. Les insultes fusent. Les gros mots aussi. Des témoins décrivent une scène « comme une bagarre dans la rue », avec deux hommes hors de contrôle, chacun répondant à l’autre sur un ton de plus en plus agressif.

À un moment, plusieurs ministres et députés doivent intervenir physiquement pour empêcher que les choses ne dégénèrent davantage. Shakeel Mohamed est finalement emmené de force dans une autre salle afin de calmer les esprits. Une scène surréaliste dans l’enceinte  de l’Assemblée nationale.

Des excuses… mais un malaise persistant

Avant la reprise des travaux à 20 h 30, Shakeel Mohamed ira finalement présenter ses excuses à Khushal Lobine. Les deux hommes se serrent la main devant plusieurs parlementaires. Le ministre explique qu’il s’agissait d’un moment de colère. Fin de l’incident ? Pas vraiment. Car dans les couloirs du pouvoir, beaucoup voient dans cette explosion un symptôme plus profond.

Certains estiment que Shakeel Mohamed digère mal sa non-nomination au poste de Deputy Prime Minister. D’autres proches du ministre avancent une autre théorie : il serait de plus en plus exaspéré par le fonctionnement interne du gouvernement et du Parti travailliste.

Lui qui préside le comité chargé de l’implémentation du programme gouvernemental constaterait, selon ses proches, que plusieurs promesses tardent à se concrétiser. L’exemple qui revient souvent : l’accord avec l’Inde concernant Agaléga, toujours gardé sous silence.

Mais ce qui semble surtout agacer Shakeel Mohamed, c’est ce qu’il considère comme l’hypocrisie de certains au sein du parti. Selon lui, beaucoup préfèrent jouer les loyalistes exemplaires devant Navin Ramgoolam plutôt que dire franchement ce qui ne marche pas. Mardi soir, dans le lunch room du Parlement, ce malaise est sorti d’un coup… et va certainement s’accentuer…