Judas et les seize
 
Le peuple a rendu son verdict. Il ne l’annulera pas.
Depuis ce matin, un seul mot circule sur les réseaux sociaux mauriciens ‒ dans toutes les langues, à travers toutes les communautés, dans tous les registres de l’indignation et de la tristesse.
Judas.
Et hier après-midi, la conférence de presse des seize n’a pas inversé cette perception. Elle l’a, au contraire, aggravée.
La réaction est massive, instantanée et remarquablement cohérente. Elle dit une chose simple : le peuple mauricien reconnaît une trahison quand il en voit une ‒ même quand elle est soigneusement habillée de formules sur l’intérêt national, la continuité gouvernementale et le respect de la volonté des militants.
Ce que seize membres du groupe parlementaire MMM n’ont pas compris ‒ ou ont choisi de ne pas voir ‒ c’est que le peuple ne lit pas les communiqués. Il lit les actes. Et l’acte est limpide : leur chef a remis sa lettre de démission au président de la République ce matin, le cœur brisé, en disant « mo leker kase ». Et eux sont restés.
Réaction populaire
Il y a dans cette réaction populaire quelque chose de profondément démocratique que les experts ont tendance à sous-estimer. Pas les tribunaux, pas les analystes, pas les éditorialistes ‒ le peuple, dans la brutalité instinctive de sa réaction morale, a rendu son verdict en quelques heures. Ces seize élus ont choisi leur salaire sur leur honneur.
Ce verdict est dur. Il est peut-être partiellement injuste pour certains d’entre eux qui ont, individuellement, leurs propres contraintes et leurs propres raisons. Vingt ans d’opposition appauvrissent. Les engagements financiers accumulés sont réels. L’humanité de cette situation mérite d’être reconnue.
Mais en politique, la compassion ne suspend pas le jugement électoral. Et ce jugement est politiquement opératoire ‒ c’est-à-dire qu’il ne s’effacera pas d’ici 2029. Il sera dans les mémoires le jour du vote. Il sera dans les conversations de circonscription. Il sera dans les yeux des militants qui se souviendront d’avoir vu leur chef partir avec le cœur brisé pendant que ses lieutenants restaient à table.
Le sens de la dette
Rajesh Bhagwan a dit hier que Bérenger « pe abandonn MMM, li pe abandonn bann militan ». C’est une formulation habile ‒ elle retourne l’accusation contre celui qui part. Mais elle ne résiste pas à la mémoire longue de la politique mauricienne. Pendant quarante ans, c’est Bérenger qui n’a pas abandonné le MMM. Pendant vingt ans d’opposition, sans pouvoir, sans avantage ‒ c’est lui qui est resté. Ce sont eux qui ont reçu leur ticket d’entrée sous son nom, sur ses affiches, grâce à sa crédibilité.
Dire que c’est lui qui abandonne, c’est confondre le sens de la dette.
Bérenger, lui, est parti autrement. Sans fureur. Avec le « mo leker kase » d’un homme qui souffre mais qui refuse de laisser l’amertume avoir le dernier mot. C’est pour cela que le mot Judas circule ‒ non pas parce que les seize sont méchants, mais parce que Bérenger, par contraste, ressemble à celui que Judas a trahi.
La trahison sans méchanceté est la plus triste des trahisons. Elle ne naît pas du mal ‒ elle naît de la faiblesse. Et la faiblesse humaine, aussi compréhensible soit-elle, n’a jamais empêché l’histoire de rendre son propre verdict.
 
Par Thomas Crook