La partie était déjà jouée
Pourquoi Ramgoolam et ceux qui restent ont perdu cette crise
Tout le monde regarde au mauvais endroit. Depuis une semaine, les commentateurs politiques, les journalistes et les observateurs de la vie publique mauricienne se posent la même question : Bérenger va-t-il partir ou rester ? Comme si l’issue de lundi au bureau politique allait déterminer les gagnants et les perdants de cette crise. En fait, elle ne le déterminera pas parce que la partie est déjà jouée et gagnée par Bérenger, et cela quelle que soit l’issue.
En politique, comme aux échecs, certaines parties sont gagnées avant que l’adversaire ne comprenne qu’il a perdu. Nous en sommes là.
Avant d’examiner les scénarios, il faut mesurer ce qui s’est déjà passé et qui ne peut plus être défait.
En l’espace de dix jours, Paul Bérenger a installé dans le débat public une grille de lecture de la gouvernance Ramgoolam que personne ‒ ni le Premier ministre, ni ses communicants, ni les élus qui se sont accrochés au gouvernement ‒ ne pourra effacer.
L’expression « gang des cinq » est entrée dans le vocabulaire politique mauricien pour de bon après que l’ingérence dans les institutions financières a été étalée publiquement par le Deputy Prime Minister (DPM) lui-même.
La duplicité au Conseil des ministres ‒ un ministre qui certifie que tout va bien pendant que des membres d’un board sont suspendus quelques heures plus tard : cela aussi est officiel.
Le Chief Executive Officer d’Air Mauritius qualifié de « useless » par le numéro deux du gouvernement, désormais dans les archives.
Bombe à retardement
Ces vérités ne disparaissent pas parce que leur auteur a gardé sa voiture de fonction ou rendu ses clés. Elles sont disponibles sur YouTube ou Facebook. Elles seront dans les arguments de l’opposition et dans la mémoire des électeurs aux prochaines élections. Bérenger a déposé une bombe à retardement dans le récit politique mauricien. Le détonateur est indépendant de ce qu’il fera lundi.
On peut faire taire un homme. On ne peut pas effacer ce qu’il a dit quand tout le pays l’écoutait.
Les quatre scénarios ‒ et pourquoi Ramgoolam perd dans chacun
Scénario 1 : Bérenger démissionne du poste de DPM.
Ramgoolam perd son alibi de coalition. Il gouverne désormais seul, sans le paravent Bérenger, exposant ses propres décisions sans couverture politique. Il porte seul le poids de la tempête économique qui vient ‒ Moody’s, hausse des prix à l’importation, budget de rigueur, dysfonctionnements institutionnels etc. Et Bérenger, libéré de toute discipline gouvernementale, peut enfin dire ce qu’il a promis de dévoiler : les dossiers qu’il taisait, les dérives qu’il avait documentées de l’intérieur. Une parole totale, depuis l’extérieur, avec toute la crédibilité de celui qui est parti parce qu’il le devait. Une épée de Damoclès suspendue sur la tête de Ramgoolam.
Scénario 2 : Ramgoolam révoque Bérenger.
C’est le pire scénario pour Ramgoolam ‒ et paradoxalement le meilleur pour Bérenger. Il crée un martyr. Il transforme le DPM en victime d’un Premier ministre qui ne supporte pas la vérité. Il libère une parole avec la force supplémentaire de l’injustice assumée. Et il confirme publiquement tout ce que Bérenger avait dénoncé : que ce gouvernement ne tolère pas le contre-pouvoir interne. Ramgoolam assume la rupture devant le pays et devant l’histoire.
Scénario 3 : Bérenger reste après avoir tout dit. Ou presque.
Ramgoolam gagne la bataille tactique de lundi. Mais il perd la guerre de l’image ‒ définitivement. Il a désormais un DPM qui a publiquement décrit sa méthode de gouvernance comme inacceptable et qui est quand même resté. Chaque décision future sera lue à travers le prisme de ce que Bérenger a dit. Chaque nomination contestée rappellera le « gang des cinq ». Chaque dysfonctionnement institutionnel rappellera l’affaire de la Tourism Authority. Ramgoolam gouverne désormais sous surveillance permanente ‒ celle d’un homme qui connaît tous les dossiers et qui a prouvé qu’il n’hésitait pas à parler.
Scénario 4 : Le comité central retient Bérenger contre sa volonté.
C’est le scénario que Ramgoolam croit avoir gagné. Il a tort. Oui, Bérenger est retenu par une majorité d’élus dont le calcul personnel a pesé plus lourd que la discipline de parti. Oui, la coalition survit formellement. Mais Ramgoolam hérite d’un DPM humilié par ses propres troupes, dont l’autorité interne est fracturée, et qui a encore moins de raisons de défendre loyalement le gouvernement dans les mois difficiles qui viennent. Ramgoolam hérite également de ces élus ‒ sans bilan, sans couleur politique assumée, sans légitimité morale renforcée ‒ comme poids supplémentaires dans une période qui exigera des décisions courageuses.
Quatre scénarios, quatre défaites pour Ramgoolam. La seule variable est la forme que prend sa perte ‒ pas son existence.
Le cinquième scénario que Ramgoolam n’a pas vu jusqu’au bout
Il y a pourtant un scénario que Ramgoolam croit avoir trouvé et qu’il n’a pas vu jusqu’au bout.
En laissant le comité central (CC) mauve faire le travail à sa place ‒ en laissant ses propres alliés retenir leur chef pour leurs propres intérêts ‒ Ramgoolam a cru trouver la sortie élégante. Pas de rupture publique, pas de révocation visible. La coalition qui tient, la façade qui s’accroche.
Mais cette sortie a un prix qu’il n’a pas calculé : il vient de démontrer publiquement, devant toute l’île Maurice, que la discipline au sein du MMM se mesure au coût personnel du départ. Que ses alliés ne restent pas par conviction mais par contrainte. Que la coalition qu’il dirige est maintenue non par la force d’un projet commun mais par la peur de ceux qui la composent de perdre ce qu’ils ont mis seize mois à construire. Ce n’est pas une victoire, c’est un aveu. Et cet aveu, lui aussi, est désormais dans les archives.
Ce que ceux qui restent perdent ‒ personnellement
Parlons maintenant de ceux qui ont voté pour rester au CC du 18 mars. Ils pensent avoir sauvé leur situation. Ils ont en réalité accéléré leur propre fin politique. Ils restent dans un gouvernement dont leur propre chef a publiquement dénoncé les dérives, même s’il les a relativisées par la suite. Ils portent désormais, en plus de leur absence de bilan après seize mois au pouvoir, le poids d’un choix que personne n’a oublié. Ils ne seront jamais pleinement intégrés par les travaillistes qui les tolèrent par arithmétique. Ils ne seront plus reconnus par la base MMM qui sait ce qu’ils ont choisi. Ils flottent dans un vide politique dont il n’y a pas de sortie honorable.
Et ils portent cela dans des circonscriptions à mémoire longue. Dans un pays où l’électorat, qui a produit un verdict sans appel en 2024, est parfaitement capable d’en produire un autre tout aussi cinglant en 2029. Le confort d’aujourd’hui a une date d’expiration. La réputation politique, elle, traverse les mandats.
Ils ont choisi la certitude du présent contre l’incertitude de l’avenir. C’est un échange que l’histoire politique mauricienne n’a jamais su oublier.
Épilogue : sur l’art de gagner sans qu’on le voie
La grandeur d’une stratégie politique ne se mesure pas au bruit qu’elle produit. Elle se mesure aux positions qu’elle crée ‒ indépendamment des décisions de l’adversaire.
Bérenger a construit, en dix jours, une position où, quelle que soit la décision du Premier ministre ‒ céder, révoquer, ou laisser le CC trancher ‒, il sort renforcé et Ramgoolam affaibli. Ce n’est pas du génie. C’est de l’expérience ‒ cinquante ans d’une politique qui a enseigné une vérité simple : dans une coalition déséquilibrée, celui qui parle en premier fixe les termes du débat pour tout le monde et pour longtemps.
Ramgoolam a cru que la crise se terminerait lundi. Elle ne se terminera pas lundi. Elle a commencé le 7 mars ‒ et elle durera jusqu’aux prochaines élections générales, comme une fissure dans le mur porteur d’un gouvernement qui avait tout pour réussir et qui a choisi, presque méthodiquement, de gaspiller sa propre légitimité.
On ne perd pas une crise le jour où elle se termine. On la perd le jour où l’adversaire choisit de parler. Ce jour-là, c’était le 7 mars. Tout le reste est de la gestion des dégâts.
Bérenger est parti avec ses dossiers.